
Le 19 mai 1998
À tous les députés de lAssemblée Nationale
Objet : Sondage Léger & Léger et projet de loi 188
Madame,
Monsieur,
Vous nêtes pas sans savoir que le projet de loi 188 du Ministre Landry, tel quil est rédigé actuellement, remet en cause le rôle et le statut professionnel des agents et des courtiers et quil soulève énormément de mécontentement dans notre milieu professionnel. Vous avez sans doute fait lobjet de représentations à cet effet de la part dun ou de plusieurs de nos membres qui sopposent à ce recul professionnel.
La raison pour laquelle nous vous écrivons aujourdhui tient au fait que nous avons maintenant en main lopinion de la population du Québec sur ces aspects controversés du projet 188. Ce que notre sondage Léger & Léger vient établir, cest que la population du Québec a, elle aussi, des préférences qui sécartent radicalement des choix du Ministre concernant le rôle et lautonomie professionnelle. Nous vous transmettons ces éléments dinformation nouveaux car ceux-ci viennent jeter un éclairage additionnel sur les enjeux suivants :
Par ailleurs, sachez que notre sondage établit aussi quune mince majorité de répondants (53 %) favorise la vente dassurance dans les caisses et les banques plutôt que son interdiction. Fait étonnant, ces chiffres se situent assez loin des chiffres avancés par le mouvement Desjardins sur ce même sujet.
Voici les principaux résultats :
Pour 91,5 % des Québécois, la personne qui vend des produits dassurance-vie doit être personnellement responsable des gestes quelle fait et des conseils quelle donne lors de la vente dun produit dassurance-vie. La presque totalité des répondants, soit 97 %, est aussi daccord à ce que toute personne qui vend des produits dassurance-vie doive posséder une formation de base obligatoire et détenir un permis dexercice reconnu. Or, le projet de loi du Ministre Landry nimpose pas de formation obligatoire à tous ceux et celles qui vendent de lassurance et déresponsabilise les intermédiaires au profit des cabinets.
Alors que lintermédiaire est au cur de lencadrement actuel, le projet de loi le relègue désormais au second plan. Largement inspiré de la Loi sur les valeurs mobilières, le projet de loi 188 prévoit un encadrement qui sarticule maintenant autour de lentreprise de distribution, le cabinet. En faisant en sorte que lagent ou le courtier exerce sous lautorité du cabinet, le projet de loi nuit à lindépendance et à lautonomie professionnelle et consacre la déresponsabilisation individuelle. Bien que les intermédiaires exercent déjà au sein dagences de compagnies dassurance ou auprès de cabinets de courtage, ce nest pas lexercice en cabinet qui est nouveau, mais son encadrement et son autorité parce que le représentant devra désormais agir pour le compte dun seul cabinet (art. 13). Le certificat de représentant étant limité à un seul cabinet, il ne conférera pas la même liberté professionnelle afin de proposer aux clients le meilleur produit convenant à leurs besoins que le permis dagent ou de courtier tel que nous le connaissons actuellement.
Or, ce nest pas ce que les Québécois veulent. Seulement 27, 2 % des Québécois sont daccord avec le Ministre Landry sur ce point. En fait, 65,2 % estiment important ou très important quune personne qui vend des produits dassurance-vie soit indépendante par rapport aux compagnies quelle représente. Et dans le cadre du projet de loi, le représentant ne sera pas autorisé à exercer à lécart du cabinet et sera limité par les ententes contractuelles de son cabinet, sauf exception. Dans certains cas, lintermédiaire pourrait même être empêché de servir son client adéquatement. Pourtant, le rôle conseil que le client est appelé à conférer et la confiance quil doit témoigner nécessitent obligatoirement une indépendance du conseiller vis-à-vis du cabinet ou de la compagnie. Le conseiller ne devrait donc pas être soumis à lautorité ni à lencadrement du cabinet.
Pour plus de 91 % des Québécois, pour faire un bon achat en matière dassurance-vie, il est nécessaire dêtre conseillé par une personne réglementée et qui possède un permis reconnu. Ceci sexplique aisément quand on met ce résultat aux côtés de ceux concernant la complexité du produit et la gravité des conséquences, advenant avoir été mal conseillé. En effet, 72,3 % des consom-mateurs estiment que le produit dassurance-vie est un produit complexe. Et pour 82,3 % dentre eux, le fait dêtre mal conseillé pour lachat dun produit dassurance-vie entraîne des conséquences graves ou très graves pour eux ou pour leur famille.
Les problèmes dénoncés régulièrement dans les médias ou par les groupes de consommateurs sont pour la plupart des problèmes reliés aux produits ou à la distribution dassurance sans intermé-diaires : assurance hypothèque, assurance cartes de crédit, assurance voyage, assurance prêt automobile, etc. Ce sont ces produits et ces réseaux de distribution qui causent de mauvaises surprises aux consommateurs, que ce soit à cause de vices reliés au produit, de leurs nombreuses exclusions ou à cause derreurs reliées aux pratiques de distribution, à savoir par des gens qui nont aucune connaissance de lassurance. Le fait le plus étonnant du projet de loi 188, cest que peu de dispositions sattaquent à ces problèmes reliés à la distribution sans intermédiaires dont la pratique demeurera, pour lessentiel, inchangée. En ce sens, lapproche du projet de loi semble être de reconduire et de consacrer, dans la nouvelle loi, lancien modèle de distribution sans intermédiaire, avec presque tous ses défauts.
Pratiquement, le projet de loi confère aux cabinets un rôle prépondérant dans la surveillance des pratiques de leurs représentants, que ce soit à larticle 72 qui indique que le cabinet veille à la discipline des intermédiaires et à la conformité des pratiques à la réglementation en vigueur ou encore à larticle 85 qui exige que le cabinet tienne un registre de plaintes reçues de ses clients, quil doit traiter avec diligence selon des règles à déterminer par règlement. Par lensemble de ces dispositions, qui sont nouvelles, le gouvernement propose de substituer une mécanique dencadrement par cabinet à une mécanique dencadrement professionnel. Cest un changement de philosophie complet.
Ce changement va avoir des effets néfastes pour les consommateurs parce quil introduit un interlocuteur intéressé monétairement (le cabinet) dans le processus de plaintes des consommateurs et dans tout lencadrement. Or, ce nest pas ce que les consommateurs veulent. Pour les consommateurs, cest auprès dun organisme professionnel indépendant que les plaintes doivent être dirigées. Lorsquon leur demande de choisir lendroit où déposer une plainte pour un traitement juste et équitable dans les cas où ils sestimeraient être victimes dune erreur ou dune faute professionnelle, 59,6 % feraient surtout confiance à un organisme professionnel indépendant et seulement 35,2 % souhaitent sadresser à un cabinet. À loccasion dune plainte du consommateur, les intérêts de surveillance du cabinet seront mis en opposition à ses intérêts commerciaux.
Cette nouvelle forme dencadrement place les dirigeants cabinets dans une situation de conflit dintérêts, une situation où les cabinets devront être à la fois «juge et partie». Accueillir la plainte du consommateur, reconnaître lerreur de son cabinet (ou de son représentant), cest aussi pour le directeur de cabinet, encaisser une perte financière immédiate et concrète. Peut-on se fier à limpartialité et à luniformité dun tel système ?
Le contexte proposé par le projet de loi 188 pourrait faire chuter artificiellement le nombre de plaintes de consommateurs. On imagine aisément que plusieurs consommateurs pourraient être découragés dapprendre que cest linstitution (le cabinet qui vient de le décevoir), qui est chargée de recevoir sa plainte au lieu dun organisme indépendant. Plusieurs estimeront inutile de porter plainte. En outre, dans bien des cas, le cabinet pourrait être tenté de faire renoncer le consommateur à sa plainte (et y réussir...) afin déviter le fardeau dinscrire une plainte à son registre.
Or la grande majorité des répondants, soit 90 %, jugeraient utile quun organisme professionnel indépendant soit créé afin de réglementer et de surveiller le travail de tous ceux et celles qui vendent de lassurance de personnes au Québec. Seulement 9 % des répondants considéreraient cela inutile. Nous sommes bien loin de la thèse retenue par le projet de loi 188 qui élimine lorganisme professionnel indépendant. Bref, en éliminant lorganisme professionnel, le gouvernement amorce le déracinement de la culture professionnelle, ce qui laisse le champ entièrement libre à lapproche davantage commerciale des cabinets (compagnies dassurance, caisses populaires et banques). Pourquoi faut-il déséquilibrer lordre des choses alors quil est essentiel de conserver un contrepoids aux intérêts commerciaux ?
Dune façon générale, seules les informations de nature médicale ou concernant les habitudes de vie sont protégées dans le projet de loi 188, laissant la porte ouverte au transfert des autres renseignements personnels, de type financier par exemple, et ce, à linsu du consommateur (art. 25 à 28). En déresponsabilisant lintermédiaire au profit du cabinet, le projet du Ministre Landry oblige le transfert de linformation confidentielle du professionnel vers les cabinets, banques et caisses populaires. Cest tout à fait à lopposé des attentes des Québécois puisque seulement 27 % font plus confiance aux banques et aux caisses (cabinets) quaux intermédiaires.
Alors que le Ministre annonçait un véritable «mur de Chine » qui séparerait, voire même, isolerait les activités dassurance de celles des institutions de dépôt, on se rend compte que cest linverse qui est en voie de se produire. Or, personne ne reprocherait à un gouvernement davoir été trop prudent et davoir pris trop de mesures pour protéger laccès aux renseignements personnels. Pourquoi prendre des risques en transférant cette responsabilité de lintermédiaire au cabinet? Surtout si ce nest pas ce que les Québécois souhaitent!
La logique du projet de loi 188 se fonde sur la nécessité de permettre aux caisses populaires et éventuellement aux banques de vendre de lassurance de personnes. Cest lobjectif principal de ce projet de loi, tout le monde le reconnaît. Notre propos nest pas de discuter du bien-fondé de cet objectif du Ministre Landry, mais nous avons constaté quil ny a pas denthousiasme chez les consommateurs pour la vente dassurance dans les caisses et dans les banques. En effet, on se serait attendu à ce que les consommateurs soutiennent massivement lidée de la vente dassurance dans les Caisses. Ce que lon constate, cest quil y a du soutien pour cette idée, mais que ce soutien est loin dêtre enthousiaste puisque 44,5 % des répondants sopposent à lidée. Pourquoi autant de consommateurs sopposent-ils à une question vertueuse? Si on tient compte du fait que Desjardins vend de lassurance de dommages dans ses Caisses depuis 1989, pourquoi ny a-t-il pas un emballement pour cette idée, compte tenu quil y a effectivement quelque chose de pratique dans le fait de pouvoir regrouper ses achats de produits financiers à un endroit, notamment à la Caisse?
Conclusion
Vous avez là, croyons-nous, plusieurs éléments nouveaux qui imposent des modifications substantielles au projet de loi 188. Dabord ce projet de loi ne doit pas causer de recul professionnel aux agents et aux courtiers : cest complètement inacceptable et ce nest aucunement soutenu par la population du Québec. Ensuite, le projet ne doit pas liquider lencadrement de type professionnel, qui fonctionne bien, au profit dun encadrement par cabinet, qui constitue un virage à 180 degrés par rapport au passé et qui est un type dencadrement complètement inadapté à lassurance de personnes. Jamais les agents et les courtiers naccepteront un tel recul. Et finalement, le projet devrait accroître les mesures de protection des renseignements confidentiels.
En espérant que ce complément dinformation saura agrémenter vos réflexions, nous vous prions de croire, Madame, Monsieur, à lassurance de notre meilleure considération.
Le président,

Alain Poirier
AP/gp
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